(Fait pour trad.litt. "description de cheveux")
Depuis vingt-huit jours que je n'ai pas été chez l'Oni, ni prit les substances abjectes qui me permettent d'y pallier, mes rêves ne sont qu'un kaléidoscope de sensations brouillonnes et fugitives. De ma nuit, je ne tire plus aucun soulagement, aucun plaisir, pire : je ne La vois plus.
Je suppose qu'avant que la Corporation Oniromantique ne prenne le pas sur le Vatican, les nuits des gens du commun étaient pareillement chaotiques et branlantes. Le monopole qu'ils ont instauré sur le marché des rêves et espoirs humains aux dépens des principales religions a rendu la société accro à leurs Oniromanciens agréés, ou Oni, seuls professionnels autorisés à donner, pour un bref moment, la capacité d'oniromancie. Les visions de l'avenir qu'on en tire sont aussi étranges et symboliques que dans un rêve normal, mais prennent une forme plus réelle, et restent ensuite à l'esprit du client comme une sensation de déjà-vu. Une sensation qui s'estompe au fil du temps, créant une dépendance fortuite pour l'Oni qui vampirise votre portefeuille. En permettant à l'individu moyen de voir ce que lui réserve le lendemain, la C.O. a détruit tout l'intérêt des jeux de hasard, mis à mal la criminalité, et a écrasé toute forme de religion, en proposant un package de croyances bien plus crédibles que le christianisme ou l'islam.
Autrement dit, l'Oniromancie contrôle le monde. J'ai lu dans le Las Vegas Sun que la Cour Suprême allait maintenant faire approuver les lois fédérales par un comité d'Oni, pour les déclarer « Positives Au Futur de l'Humanité ». Maintenant c'est ça, une société tournée vers l'avenir. Il y a vingt ans, on aurait appelé ça un trust, un liberticide, un paradis artificiel, mais qu'importe ma vieille nostalgie, plus rien ne sera jamais pareil, et je n'y peux rien, j'ai mieux à faire. Au peuple son opium.
Bientôt j'aurai mon chèque et, si misérable soit-il, je pourrais toujours acheter un placebo, un Rêveur au dealer du coin. L'Oniromancien coûte trop cher pour moi, maintenant.
Ma nostalgie du début du vingt-et-unième siècle me ramena en arrière. Jusqu'à ma première séance chez un Oni. C'était il y a plus de quinze ans. Et c'était la première fois que je rencontrais la femme de ma vie. À l'époque je gagnais bien ma vie, la psychanalyse semblait être un métier en pleine extension, une sorte de religion nouvelle. Les gens de toute catégorie parlaient mon langage, maniaco-dépression, phobie, schizophrénie, névrose, et que sais-je. J'étais le marabout d'une trentaine de fidèles, et le mari d'une femme comblée.
Après ma première séance, je les délaissais tous. Seule m'importait cette vision que j'avais eue. Cette femme que j'étais appelé à rencontrer, dans dix minutes ou dans dix ans. Je me suis mis à porter en toute occasion la blouse d'ouvrier bleue informe que j'avais dans le rêve, au cas où le jour de notre rencontre était enfin arrivé. Mais me voilà vieux et tout ce que j'ai fait des quinze dernières années, c'est attendre. Travailler quelques jours à l'usine, et rester chez moi, en blouse bleue, au cas où. Et ça fait vingt-huit jours que je ne l'ai pas revue. Malgré mes efforts, son visage a disparu progressivement de ma mémoire, et je ne me souviens même pas si elle est mince ou obèse, seulement qu'elle est faite pour moi. Et que ses cheveux...
C'est la seule chose dont je me souvienne, et à laquelle je m'agrippe aussi violemment que son image tente de m'échapper, et j'y grimpe. Sa crinière est d'un noir d'encre, elle bat dans l'air lorsque nous galopons. Seule compte notre fugue, et ce sont ses cheveux qui la rythment, qui claquent dans le vent comme autant de fouets indiquant le chemin. Toute voile dehors sur sa coiffe anthracite nous déchirons tempêtes et vagues. Nous fuyons ensemble sur une route dont sa toison est le bitume, nous sommes dans un road-movie plus vrai que nature, nous filons à toute vitesse en éclatant ce qui est en travers de notre chemin. Nous filons si vite, nous nous envolons avec des ailes de cire et de cheveux sombres, nous quittons la terre pour une sphère plus chaleureuse.
Sa chevelure me sauve. Le rêve est ma réalité, je m'y accroche.
Lightless Las Vegas
Depuis vingt-huit jours que je n'ai pas été chez l'Oni, ni prit les substances abjectes qui me permettent d'y pallier, mes rêves ne sont qu'un kaléidoscope de sensations brouillonnes et fugitives. De ma nuit, je ne tire plus aucun soulagement, aucun plaisir, pire : je ne La vois plus.
Je suppose qu'avant que la Corporation Oniromantique ne prenne le pas sur le Vatican, les nuits des gens du commun étaient pareillement chaotiques et branlantes. Le monopole qu'ils ont instauré sur le marché des rêves et espoirs humains aux dépens des principales religions a rendu la société accro à leurs Oniromanciens agréés, ou Oni, seuls professionnels autorisés à donner, pour un bref moment, la capacité d'oniromancie. Les visions de l'avenir qu'on en tire sont aussi étranges et symboliques que dans un rêve normal, mais prennent une forme plus réelle, et restent ensuite à l'esprit du client comme une sensation de déjà-vu. Une sensation qui s'estompe au fil du temps, créant une dépendance fortuite pour l'Oni qui vampirise votre portefeuille. En permettant à l'individu moyen de voir ce que lui réserve le lendemain, la C.O. a détruit tout l'intérêt des jeux de hasard, mis à mal la criminalité, et a écrasé toute forme de religion, en proposant un package de croyances bien plus crédibles que le christianisme ou l'islam.
Autrement dit, l'Oniromancie contrôle le monde. J'ai lu dans le Las Vegas Sun que la Cour Suprême allait maintenant faire approuver les lois fédérales par un comité d'Oni, pour les déclarer « Positives Au Futur de l'Humanité ». Maintenant c'est ça, une société tournée vers l'avenir. Il y a vingt ans, on aurait appelé ça un trust, un liberticide, un paradis artificiel, mais qu'importe ma vieille nostalgie, plus rien ne sera jamais pareil, et je n'y peux rien, j'ai mieux à faire. Au peuple son opium.
Bientôt j'aurai mon chèque et, si misérable soit-il, je pourrais toujours acheter un placebo, un Rêveur au dealer du coin. L'Oniromancien coûte trop cher pour moi, maintenant.
Ma nostalgie du début du vingt-et-unième siècle me ramena en arrière. Jusqu'à ma première séance chez un Oni. C'était il y a plus de quinze ans. Et c'était la première fois que je rencontrais la femme de ma vie. À l'époque je gagnais bien ma vie, la psychanalyse semblait être un métier en pleine extension, une sorte de religion nouvelle. Les gens de toute catégorie parlaient mon langage, maniaco-dépression, phobie, schizophrénie, névrose, et que sais-je. J'étais le marabout d'une trentaine de fidèles, et le mari d'une femme comblée.
Après ma première séance, je les délaissais tous. Seule m'importait cette vision que j'avais eue. Cette femme que j'étais appelé à rencontrer, dans dix minutes ou dans dix ans. Je me suis mis à porter en toute occasion la blouse d'ouvrier bleue informe que j'avais dans le rêve, au cas où le jour de notre rencontre était enfin arrivé. Mais me voilà vieux et tout ce que j'ai fait des quinze dernières années, c'est attendre. Travailler quelques jours à l'usine, et rester chez moi, en blouse bleue, au cas où. Et ça fait vingt-huit jours que je ne l'ai pas revue. Malgré mes efforts, son visage a disparu progressivement de ma mémoire, et je ne me souviens même pas si elle est mince ou obèse, seulement qu'elle est faite pour moi. Et que ses cheveux...
C'est la seule chose dont je me souvienne, et à laquelle je m'agrippe aussi violemment que son image tente de m'échapper, et j'y grimpe. Sa crinière est d'un noir d'encre, elle bat dans l'air lorsque nous galopons. Seule compte notre fugue, et ce sont ses cheveux qui la rythment, qui claquent dans le vent comme autant de fouets indiquant le chemin. Toute voile dehors sur sa coiffe anthracite nous déchirons tempêtes et vagues. Nous fuyons ensemble sur une route dont sa toison est le bitume, nous sommes dans un road-movie plus vrai que nature, nous filons à toute vitesse en éclatant ce qui est en travers de notre chemin. Nous filons si vite, nous nous envolons avec des ailes de cire et de cheveux sombres, nous quittons la terre pour une sphère plus chaleureuse.
Sa chevelure me sauve. Le rêve est ma réalité, je m'y accroche.